Dakota Jenkins

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  • bayonne
    Les grandes choses peuvent se manifester par de

    petits signes

    Sigmund Freud
  • photo (1)
    Votre discours en dit toujours plus que ce que vous en

    dites

    Jacques Lacan
  • photo (2)
    Le moi n'est pas maître en sa propre

    maison

    Sigmund Freud
  • paris
    Le langage, avant de signifier
    quelque chose,signifie pour

    quelqu'un

    Jacques Lacan

 

Article paru le 2 mai 2017 dans Pipol8 par Benoit Delarue

 

Parmi les éléments incontournables d’un service ubérisé se trouve « l’évaluation croisée du service »[1]. Le client note le prestataire sur ses qualités, aussi bien que le prestataire peut le noter. Cette notation à partir d’impressions réciproques ne peut manquer d’induire le sentiment que chacun a l’autre à l’œil. Ce principe d’évaluation fait que toute satisfaction devrait être mutuelle, partagée, et que la déception, voire la défiance, est au rendez-vous lorsque tel n’est pas le cas. L’autre en face de soi devient un miroir dont on est captif – miroir, comme l’a montré Lacan, où la dualité et l’agressivité priment.


L’épisode 1 de la saison 3 de la série britannique Black Mirror pousse à l’extrême cette idée d’un monde régi par l’évaluation croisée. L’épisode, intitulé « chute libre », raconte l’histoire d’une jeune femme, Lacie Pound. Elle vit dans une société où chacun peut être noté par l’autre sur une échelle de 0 à 5 avec son smartphone, sans même la médiation d’une plateforme, ce qui produit un classement de chacun selon sa note globale.


Lacie, « 4.2 », s’efforce ainsi d’être la plus aimable possible pour obtenir une meilleure note, car plus celle-ci est élevée, plus on obtient de reconnaissance et de privilèges. C’est un monde ségrégatif, où le nombre de like donné et gagné a un effet réel d’intégration ou d’exclusion. Ce mode de ségrégation est basé sur ce que Freud appelait le « narcissisme de la petite différence », ajoutant qu’« il est toujours possible de lier les uns aux autres dans l’amour une assez grande foule d’hommes, si seulement il en reste d’autres à qui manifester de l’agression »[2].


C’est ce sur quoi se heurte Lacie : alors qu’elle espère se faire aimer de son prochain, son désir de reconnaissance se retourne contre elle. Ce qui surgit comme conséquence du commandement de l’amour du prochain, explique Lacan : « c’est la présence de cette méchanceté foncière qui habite en ce prochain. Mais dès lors elle habite aussi en moi-même. Et qu’est-ce qui m’est plus prochain que ce cœur en moi-même qui est celui de ma jouissance, dont je n’ose approcher ? Car dès que j’en approche – c’est là le sens du Malaise dans la civilisation – surgit cette insondable agressivité devant quoi je recule »[3]. Plus Lacie cherche la reconnaissance du prochain, plus c’est la descente aux enfers. Et plus la méchanceté de l’autre se dévoile envers elle, plus le personnage de Lacie paraît authentique. C’est le moment de vérité qui éclate au grand jour à la fin de l’épisode, libérateur…


Le frère de Lacie dénonce un monde où « les gens font semblant d’être heureux », où seule règne « l’obsession de la note ». L’idéologie de l’évaluation croisée veut faire croire à l’existence d’un cercle vertueux où chacun serait ainsi entraîné à donner le meilleur de lui-même. Mais Lacie croise une femme plus âgée qui lui dit à quel point elle est tombée de haut lorsque son mari, atteint d’un cancer, n’a pu bénéficier du soin nécessaire pour le maintenir en vie à cause d’une note trop basse. Juste avant cette rencontre, Lacie est outrée lorsqu’un loueur de voitures ne lui attribue que deux points alors qu’elle avait été polie. Alors qu’elle s’en offusque, il lui rétorque que ce n’était pas non plus « la rencontre du siècle ». Effectivement, l’uberisation du lien social efface la possibilité d’une rencontre véritable, au-delà de l’illusion de réciprocité. Celle-ci est toujours de l’ordre de la contingence ; on ne sait pas à l’avance ce qu’on peut gagner ou perdre.

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Uberisation
[2] Freud S., Le malaise dans la culture (1929), Paris, PUF, 1995, p. 56.
[3] Lacan J., Le séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 219.