Dakota Jenkins

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Article de Olivier Legrand, le 3 oct 2017 dans Apprendre: Désir ou dressage.

 

Au commencement de l’œuvre de Lynch était The alphabet, court métrage réalisé en 1968, qui inaugure la suite de l’œuvre artistique de David Lynch aujourd’hui bien connue, réalisateur d’ Elephant Man, Twin peaks, Sailor et Lula, ou encore Mulholland drive.

 

Le court métrage The alphabet, pose la question de l’apprentissage des lettres qui est présenté comme un véritable cauchemar.

 

Les lettres formalisées et ordonnées en alphabet sont en quelque sorte les pièces détachées des mots, or David Lynch n’est pas à l’aise avec les mots.

 

Les lettres de l’alphabet s’apprennent lorsque le langage verbal est déjà là, langage a priori non formaté puisque chacun y met de son style pour témoigner de son être, mais qui nécessitera par la suite un apprentissage : « il y a vraiment un apprentissage de la langue quand on vous apprend à parler comme tout le monde. Si l’on a besoin de vous apprendre à parler comme tout le monde, c’est que justement votre premier mouvement lorsque vous êtes tout petit, n’est pas du tout de parler la langue de tout le monde mais de vous bricoler une langue à vous »[1].

 

Parler implique de consentir à la perte d’un bout de soi-même, un bout de son corps, formalisé par Lacan sous la forme de l’objet a cause du désir, « ce qui se détache, l’automutilation à partir de quoi l’ordre de la signifiance va se mettre en perspective […] l’homme pense avec son objet »[2].

 

The alphabet débute par la voix d’un homme qui prononce chaque lettre de l’alphabet sur une animation papier-photo. Une chorale d’enfants chante cet alphabet, méthode sans doute proposée à beaucoup d’entre nous pour l’apprendre. La familiarité de la mélodie et les voix joyeuses des enfants qui chantent deviennent inquiétantes. Une petite fille qu’un pyjama blanc rend fantomatique, écoute des enfants qui récitent l’alphabet. Des lettres apparaissent, elle veut s’en saisir, on entend quelqu’un dire qu’elle connait son alphabet. La petite fille vomit du sang. Les lettres surgissent depuis la noirceur qui l’entoure et elle chante la comptine complète.

 

Ce court métrage présente une sorte de machinerie[3] qui opère sur une petite fille pour qui la forme familière des lettres isolées prend un caractère inquiétant et persécuteur. Une présence invisible, telle un Autre obscur qui aurait pouvoir sur elle, semble s’être invitée pour lui faire enregistrer le B.A.-BA des règles de l’apprentissage humain. Une voix adulte vient rappeler à la petite fille qui chante la chanson de l’alphabet : « remember, you are not the only human form ».

 

Cette phrase marque le passage par un forçage que l’Autre veut lui imposer en la normalisant.

 

Dans The alphabet l’apprentissage est vécu comme un forçage, un gavage, jusqu’au vomissement hémorragique provoqué par un empoisonnement par des lettres qui viennent de l’Autre dont elle ne sait ce qu’il lui veut. Mais la petite fille laisse cet Autre inquiétant, cette voix féroce du surmoi opérer sur elle, et qui pousse-à-apprendre coute que coute. C’est l’angoisse et le cauchemar.

 

Pour David Lynch apprendre c’est une menace, « c’est une chose qu’on vous impose. C’est nécessaire mais ce n’est pas agréable. J’ai été frappé par le fait qu’apprendre au lieu d’être un processus heureux se résume le plus souvent à un cauchemar. The alphabet est un petit cauchemar sur la peur liée à l’acquisition du savoir »[4].

 

Lynch n’est pas à l’aise avec les mots, il a choisi le cinéma : « le cinéma est un langage. Il peut dire des choses – de grandes choses abstraites. Et c’est ce que j’adore dans le cinéma. Les mots, ce n’est pas nécessairement mon fort […]. Le cinéma est son propre langage. Il permet de dire beaucoup de choses grâce à lui, car il offre un moyen de scander le temps »[5]. Un peu plus loin, « Un film devrait tenir tout seul. Il est absurde qu’un réalisateur soit obligé de recourir aux mots pour dire ce que signifie le film. Le monde du film est une création […]. L’œuvre doit se suffire à elle-même »[6]. Sur la musique par exemple : « Il n’est pas nécessaire de traduire sur le champ la musique en mots – il suffit de l’écouter. Le cinéma ressemble beaucoup à la musique […] (transposer immédiatement en mots). Quand ils [les gens] ne peuvent pas le faire, ils se sentent frustrés. Pourtant ils peuvent trouver en eux une explication, il suffit qu’ils se l’autorisent. En discutant avec leurs amis, ils verraient des choses, […] mais dans les deux cas ce n’est possible que s’ils ont un certain savoir. Or, ce qui est intéressant, c’est qu’ils en savent plus qu’ils ne croient. Et c’est lorsqu’ils expriment ce qu’ils savent que cela se clarifie »[7]. Sans se référer au concept psychanalytique d’inconscient, Lynch le fait exister dans son œuvre et vient d’illustrer cette phrase de Lacan : « Le savoir […] est chose qui se dit, qui est dite. Eh bien, le savoir parle tout seul, voilà l’inconscient. »[8].

 

L’analyste se met dans une position de non-savoir, position de l’objet a, cause du désir qui pousse le sujet à dire ce qu’il sait sans savoir qu’il sait, un savoir articulé à la vérité qui ne peut être que demi vérité (mi-dite). Le travail de l’artiste et de l’analyste est de rendre possible ce lieu de rencontre entre le réel et la parole. Il y a une création à chaque fois qu’il y a cette rencontre. Le réel nous apprend à délier toujours à nouveau, il nous impose de reconnaître et d’accepter le trou qui remet tout en question. Il faut être capable, le moment venu, de dé-apprendre ce que nous avons appris, de déformer le moule du savoir qui nous fige dans des convictions, des habitudes. Accepter de se laisser déformer par le savoir qui surgit du réel. Lynch fait trou et c’est peut-être ce qui est dérangeant dans ses films.

 

The alphabet, œuvre « préverbale »[9] et premier film de David Lynch, est une force silencieuse et énigmatique qui donne une impulsion à son œuvre et qui le pousse en avant comme la première lettre d’un alphabet[10].

 

Lynch s’efface, passe sous la barre, et c’est le signifiant « cinéma » qui le représente jusqu’au point d’apparaître sous le signifiant « lynchéen » pour nommer son influence sur les artistes.

 

L’ensemble de son œuvre ferait-elle école ?

 

 

 

[1] Miller J.-A., « Vous avez dit bizarre ? », Paris, Quarto, février 2003, n° 78, p. 6.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 60.

[3] s./dir. J.-L. Bonnat, Autisme et psychose, machine autistique et délire machinique. Clinique différentielle des psychoses, Rennes, PUR, 2008.

[4] Rodley C., David Lynch, Entretiens avec Chris Rodley, Cahiers du cinéma, Paris, 2004, p. 31.

[5] Lynch D., Mon histoire vraie, Paris, Sonatine éditions, 2008, p. 25.

[6] ibid., p. 27.

[7] ibid., p. 28.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1991, p.80.

[9] Selon les termes de Peggy Reavey, sa première femme in Rodley C., Entretiens avec Chris Rodley, Cahiers du cinéma, op.cit., p. 28.

[10] Ouaknin M.-A., Les mystères de l’alphabet, Paris, Éditions Assouline, 1997.