Dakota Jenkins

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Article paru le 22 janvier 2019 dans Pipol9 par François Ansermet

 

Mettre en lien neurosciences et psychanalyse est une démarche paradoxale qui consiste à poser leur non rapport comme préalable à toute démarche. Quoi qu’il en soit, s’aventurer dans cette voie est à risque de tous les malentendus, que ce soit tant dans le fait de les considérer comme juxtaposables que dans celui de les poser, de façon excessive, en exclusion réciproque. Bien sûr, dans cette confrontation, il y a un risque des deux côtés. Pour la psychanalyse, le risque réductionniste de s’imaginer pouvoir être confirmée, voire prouvée par les neurosciences. Mais le risque est surtout du côté des neurosciences : le risque est pour elles d’écarter la psychanalyse, la psychanalyse étant à mon avis un avenir pour les neurosciences, plutôt que les neurosciences la fin de la psychanalyse.


La psychanalyse pose en effet aux neurosciences des questions incontournables qu’elles ne peuvent écarter. J’en citerai deux ici.


D’abord celle amenée par l’hypothèse de l’inconscient – à savoir comment mettre au travail dans le cadre des neurosciences les processus adimensionnels, atemporels, synchroniques, discontinus, non linéaires qui caractérisent l’inconscient, et qui occupent tant de place dans la vie de chacun comme dans le devenir politique du monde – même celui de l’économie à travers les processus inattendus propre à la prise de décision, qui répondent d’une logique illogique dont ne rend absolument pas compte la notion d’inconscient cognitif, qui se limite à l’étude du non-conscient.


Ensuite la question de la vision homéostatique du fonctionnement du cerveau qui ne permet pas de rendre compte de la réalité du monde, de ce qu’il produit. Comment cette conception idéalisée de processus parfaitement régulés peut-elle rendre compte d’un humain si déréglé et dérégulateur pour l’ensemble du monde ? Il s’agit peut-être pour le penser de passer des neurosciences aux logosciences et tenir compte de ce parasite qu’est le langage – un langage qui est « sur le cerveau comme une araignée » [1] – une autre forme de la vie qui vient bouleverser le vivant.


Reste à savoir comment penser dans l’incommensurable. Cela passerait d’abord par le fait de distinguer propriétés et états. Les propriétés biologiques qui instaurent une discontinuité, d’où procède l’inconscient, ne sont pas l’inconscient. La confusion est trop souvent faite, à travers une série de concepts flous, comme celui d’émergence, ou à travers des corrélations ou des analogies non fondées. Il s’agit plutôt de tenir compte d’une série de paradoxes, qu’amène d’ailleurs en lui-même le concept d’inconscient, qui implique l’unicité, la différence, la discontinuité, jusqu’au fait que ce qui est successif a d’abord été simultané [2], introduisant la place centrale de la synchronie qui ouvre à la possibilité d’un changement permanent, à travers le fait d’être aussi déterminé pour ne pas l’être [3] – bref, tout cela va bien au-delà de toute idée de superposition entre des structures cérébrales et leurs supposées fonctions, amenant au-delà du biologique, mais tout en incluant le biologique [4].


Nous restons ainsi avec la question ouverte par Jacques Lacan, à savoir ce que serait « une science qui inclut la psychanalyse » [5]. Telle serait en tout cas pour moi une façon d’aborder le thème proposé pour le 5e Congrès PIPOL 9.

 

[1] Miller J.-A., « Quatrième de couverture » de Lacan J., Mon Enseignement, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005.
[2] « la succession implique une coexistence » : Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et la mort » 1915, Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, Payot & Rivages, 2001, p. 25.
[3] Ansermet F., Magistretti P., A chacun son cerveau, Paris, Odile Jacob, Poche, 2011.
[4] Ansermet F., Magistretti P., Les énigmes du plaisir, Paris, Odile Jacob, 2010.
[5] Lacan J., « Résumé rédigé pour l’annuaire de l’École pratique des Hautes études, 1965 », Le Séminaire, livre xi, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 257 (quatrième de couverture).