Dakota Jenkins

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Le « prétendu déclin » de la psychanalyse est une « erreur de diagnostic », affirment, dans une tribune au « Monde », Sophie Marret-Maleval et Aurélie Pfauwadel, psychanalystes et universitaires, en réponse à un texte d’Elisabeth Roudinesco publié le 9 février.

 

Publié hier à 16h48, mis à jour hier à 18h00 | Lecture 4 min

 


Tribune. Lorsqu’on est jeune psychanalyste ou se formant à la psychanalyse, quel étrange effet produit la lecture de l’article « Les psychanalystes ont contribué à leur propre déclin » d’Elisabeth Roudinesco paru dans Le Monde du 9 février ! Face au prétendu constat d’agonie de la discipline freudienne, comment ne pas lui opposer l’extraordinaire vitalité que nous lui connaissons ? Chaque année, des colloques de psychanalyse réunissent entre 2 500 et 3 000 personnes au Palais des congrès, à Paris. Quelle science humaine enseignée à l’université peut se flatter de réunir autant de participants ?

 

Oui, la psychanalyse d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier et, en effet, elle n’occupe pas la même place sur l’échiquier des savoirs et des pratiques que dans les années 1960‑1970. Ses voies de renouvellement sont nombreuses. Là où Mme Roudinesco s’empresse de sonner l’hallali, nous voudrions présenter ces voies prometteuses du côté de la psychanalyse lacanienne.


 
C’est avant tout comme pratique d’écoute de la subjectivité à nulle autre pareille que la psychanalyse continue d’attirer les sujets souffrants. Même s’ils n’avaient parfois pas d’attirance préalable spécifique pour la psychanalyse, voire des préjugés à l’encontre de celle‑ci, ils ne s’y trompent pas lorsqu’ils expérimentent la différence d’accueil de leur souffrance singulière et de la parole qui l’exprime. C’est ainsi que beaucoup découvrent ou redécouvrent aujourd’hui la psychanalyse, par‑ delà les idées reçues.

 

Un savoir vivant

 


Aussi, présenter comme un fait objectif l’assertion selon laquelle « la clientèle se fait rare : la psychanalyse attire de moins en moins de patients », amène légitimement à se demander sur quel recueil de données s’appuie cette affirmation. De même, ce prétendu déclin de l’attirance pour la cure psychanalytique est ainsi opposé à « l’attrait pour son histoire », enseignée à l’université, « comme si la culture freudienne était devenue un objet muséographique au détriment de sa pratique clinique ».

 


C’est pourtant aussi bien la psychanalyse comme savoir vivant que les étudiants viennent chercher à l’université, à Montpellier ou Rennes‑II, ou plus particulièrement au département de psychanalyse de l’université Paris‑VIII – dont Mme Roudinesco ne mentionne même pas l’existence alors qu’elle prétend par ailleurs faire un tour d’horizon exhaustif de l’état de la psychanalyse française.

 


 
Des étudiants viennent de nombreuses régions du monde pour y faire un master ou un doctorat et y étudier les textes classiques ou récents de la psychanalyse. Et s’ils s’intéressent à l’histoire du mouvement psychanalytique, ce n’est pas comme à un poussiéreux savoir d’archive, ni au folklore oublié d’une Atlantide engloutie, mais plutôt comme au savoir sédimenté d’une tradition critique d’elle‑même.

 

La psychanalyse est entrée en résistance

 


On ne peut non plus méconnaître la vitalité des éditions Navarin ou de la collection de clinique psychanalytique des Presses universitaires de Rennes, les publications de nos collègues aux Presses universitaires de France, au Seuil, chez Hermann, aux Editions du Cerf, aux éditions Michèle, etc. Certaines revues, comme La Cause du désir, atteignent un tirage de 2 800 exemplaires et comptent 1 800 abonnés. Surtout, l’ère du numérique a ouvert à une variété de supports éditoriaux.

 

Reconnaissons que Mme Roudinesco expose de façon assez juste la situation alarmante de la psychiatrie en France et également de la psychologie à l’université, gagnées par l’idéologie scientiste portée par les sciences cognitives. Mais là où elle commet une regrettable erreur de diagnostic, c’est lorsqu’elle énonce qu’« au cœur de ce dispositif, la psychanalyse est entrée dans une interminable phase de déclin ». La psychanalyse ne se situe absolument pas « au cœur de ce dispositif », mais constitue au contraire son « dehors », son point de butée et d’opposition.

 


A l’heure où dominent la croyance en la science et les exigences de rentabilité du capitalisme, à l’hôpital comme à l’université, disons‑le tout net : la psychanalyse est entrée en résistance ! Et l’on peut faire le pari que c’est justement en raison de son statut excentré que la psychanalyse peut élaborer les formes de sa réinvention. Quand « l’opinion publique », à laquelle se réfère Mme Roudinesco, sature face au musellement de la souffrance subjective par le tout pharmacologique ou le pullulement des protocoles et des réponses standard, alors elle se tourne et se tournera encore vers les liens sociaux qui font droit au sujet et à son énonciation singulière, dont la psychanalyse fait partie.

 

Une psychanalyse présente dans les débats

 


Nous nous sommes énergiquement opposés, pour notre part, à l’instrumentalisation indue de la psychanalyse contre le mariage homosexuel au moment des débats qui divisaient la France. Nous n’avons pas « déserté les batailles publiques », comme l’attestent nombre de forums de réflexion politique sur le malaise social actuel en France et en Europe, nombre de journées sur les nouveaux symptômes de l’époque (« addictions », « burn‑out », « stress », etc.) ou encore sur l’autisme.

 

 

Oui, « les » psychanalystes sont pluriels et, au nom de la psychanalyse, on peut observer une diversité de discours et de procédés, mais Mme Roudinesco semble prendre un mauvais plaisir au déni systématique de tout ce que les psychanalystes actuels peuvent produire de subtil ou de positif. Elle se nourrit d’ivraie, pas de bons grains. Elle fait de la psychanalyse un discours périmé et « has been », tout en tournant en dérision certaines tentatives de « modernisation » qui émergent du côté des études de genre ou des études postcoloniales. Malgré son positionnement en surplomb, elle participe pleinement à ce qu’elle dit dénoncer : jeter l’opprobre et le soupçon sur la psychanalyse.

 


Sophie Marret-Maleval (Psychanalyste, professeur et directrice du département de psychanalyse de l’université Paris 8 Saint-Denis) et Aurélie Pfauwadel (Psychanalyste, maître de conférences au département de psychanalyse de l’université Paris 8 Saint-Denis)