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Tristes humanités et humanité triste L’école de la promotion de la « recherche de soi » et du rejet de l’inconscient

par Deborah Gutermann-Jacquet (publié le 14-04-19 dans Lacan quotidien numéro 832)

 



Le signifiant « humanités » a le vent en poupe au ministère de l’Éducation nationale. Non seulement il figure dans l’acronyme désignant le nouvel enseignement de spécialité ouvert aux élèves de classe de première « HLP » (humanités, lettres, philosophie), mais il est aussi au cœur du « rêve » que Jean-Michel Blanquer formule pour l’école de 2038 et dont il a révélé le contenu dans un texte offert pour l’anniversaire du journal Les Échos (1).

 

J.-M. Blanquer rêve d’une école épanouissante, où l’on redonnerait aux « humanités » leur « sens plein ». Mais la seule déclinaison que l’onirisme ministériel en conçoit semble résumée dans cette formule lapidaire : « attention particulière à la maîtrise de la langue ». Dans ce rêve en effet, humanités et humanité se confondent. Elles ne désignent que l’apanage de l’homme dans sa distinction avec la bête : comme le rappelle plus loin M. Blanquer, il n’est pas « d’humanité sans langage ». Ce bagage minimal renvoie moins à l’opulente richesse d’une formation livresque – malgré la présence imposante d’une large bibliothèque nichée, dans ce rêve, entre le « terrain de sport » qui s’étend à sa gauche et la « cantine » qui se campe à sa droite – qu’à la trivialité d’une ambition pauvre.

 

Cette ambition pauvre, dans tous les sens du terme, puisqu’on sait combien les effectifs des classes seront l’an prochain gonflés, dans l’espoir d’une baisse des coûts, est cependant dissimulée sous le lustre de pompeuses appellations, telle celle qui gît sous l’acronyme HLP. L’appellation de « spécialité », accolée à un enseignement dont le champ est si vaste étonne.

 


La surprise redouble lorsque l’on se penche sur la dotation horaire qui lui sera dévolue. Plus, la spécialité à travers la transdisciplinarité n’est qu’un prélude à la disparition des disciplines noyées dans des champs très vastes. Au fond, ce n’est rien moins que la totalité du savoir universel qui est visée, même si cette expansion va cependant devoir se réduire à quelques thèmes (2).

 

Celui qui est choisi pour ouvrir le premier semestre de terminale n’est pas sans résonance avec la disparition annoncée de la notion d’inconscient. Il s’agit de la « recherche de soi ». Le soi, le moi, l’ego sont ainsi promus, au même titre que l’inconscient disparaît au profit de la conscience. Jean-Michel Muglioni, dans un article qu’il consacre à l’interprétation de cette nouveauté qu’est l’HLP, met en garde contre la confusion possible entre cette quête de « soi » et les slogans diffusés par l’idéologie du coaching et du développement personnel (3). Les humanités sont loin de cette littérature grise qui formate, sans poésie, l’humain sur le modèle du salarié.

 

Le rêve de J.-M. Blanquer, publié dans Les Échos, éclaire sur l’avenir de cet écolier formé au gymnase de la post-modernité. Mona Ozouf est convoquée pour souffler le maître mot de la vocation de l’empreinte de l’école dans la vie de l’élève : c’est « le lieu où l’on oublie d’où on vient ». Cette banale idée progressiste qui promet des lendemains qui chantent à ceux qui souffrent d’être nés au mauvais moment et au mauvais endroit est bien méprisante à l’égard du sujet, de son histoire, et de la vérité. Mais une telle exhortation à l’oubli, qui consonne avec le reniement de l’inconscient, trahit également la volonté de lutter contre la logique ségrégative par la forclusion. C’est assurément risqué. À l’heure où l’ascension sociale n’est plus seulement en panne, mais fait figure de vieux rêve bourgeois et crevé, la revendication de faire de son origine sa cause et son combat est chaque jour plus forte. Elle mérite sans doute une réponse à sa mesure plus authentique que celles désormais proposées : l’illusion et la dérive moïques, ou encore la tristesse de l’oubli de soi dans la quête de soi.

 

Non, l’école, le collège, le lycée n’ont pas vocation à faire « oublier d’où on vient ». Il est à parier que si l’école se fait fort de « libérer » l’humain de cela, de son histoire, ce point d’origine obscur fera retour, en une jouissance mauvaise « libérée » et dès lors souvent insurmontable, tant qu’on ne veut rien savoir de l’inhumanité dont elle s’origine. C’est la logique du refoulement, c’est la logique de l’inconscient, que Freud a théorisée et enseignée. Tout comme les professeurs de philosophie appelés à se prononcer, nous avons aujourd’hui à faire un choix : ne pas savoir où aller, ou se souvenir d’où nous venons.

 


1 : « Jean-Michel Blanquer : “Faisons un rêve” pour l'éducation », Les Échos, 12 octobre 2018, disponible ici. 2 : Cf. le programme d’HLP de première générale paru au Bulletin officiel de l’Éducation nationale, en ligne ici. 3 : Muglioni J.-M., « L'idée d'un enseignement de la philosophie réellement philosophique », Mezetulle, 7 mars 2019, disponible ici.