Dakota Jenkins

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À chacun sa pandémie

par François Ansermet


« le réel en tant qu’il est l’impossible à supporter » Jacques Lacan, « Ouverture de la Section clinique » « La mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au monde humain. » John Donne, « Méditation XVII »


On savait que les épidémies existaient. Elles étaient peut-être restées confinées dans nos mémoires. On connaissait la peste, le choléra, la tuberculose, le typhus, la rougeole, la polio, le SIDA, EBOLA, le SRAS aussi, dû à un autre coronavirus appelé SRAS-CoV, devenu épidémique en 2003 et touchant principalement l’Asie. Mais le COVID19 surgit comme une pandémie qui nous plonge hors du connu et fait effraction pour tous et pour chacun.

 

Le COVID-19 souffle sur le monde entier. Un même phénomène pour tous, mais auquel chacun réagit de façon différente, à partir de sa propre singularité. Chacun avec son propre point d’accroche qui se cristallise de façon unique et imprévisible.

 

À chacun son épidémie, c’est ce que montre la clinique. Parfois avec des réactions paradoxales, telle celle de cet adolescent souffrant d’une phobie du toucher très contraignante, qui l’oblige à ouvrir n’importe quelle porte avec son coude ; avec les mesures prises contre la pandémie, il se trouve très soulagé : « Le monde entier est devenu comme moi ! » On voit le retournement. Le voilà devenu normal, la norme étant bel et bien cette nouvelle forme de la vie, pour reprendre Canguilhem. Une petite fille, quant à elle, me confie avec un certain humour : « Si on veut se désinfecter les mains avec le désinfectant, on doit d’abord désinfecter la bouteille de désinfectant… Mais le risque, c’est que la bouteille de désinfectant pour désinfecter le désinfectant ne soit pas désinfectée… », et ainsi de suite à l’infini, en une sorte de paradoxe de Zénon appliqué au COVID-19.



La pandémie progresse et semble générer d’autres épidémies, qui se multiplient : une épidémie de la peur, de la défiance, une épidémie du déni, une épidémie de solitude, etc. La liste peut devenir infinie, et ce vers le risque d’une épidémie de l’impuissance, avec la présence de la mort qui s’impose dans le monde.

 

Avec la pandémie, il y a aussi le confinement pour la repousser. À chacun son épidémie, si je puis dire, et aussi à chacun son confinement. Chacun le vit différemment. Une jeune patiente remarque : « Le temps peut devenir lourd, comme s’il s’était arrêté ; on attend. » L’épidémie oblige au présent, à un curieux présent. Elle fige le temps, le suspend, tout en l’accélérant vers un avenir incertain. Le confinement est ainsi autant temporel que spatial : un confinement temporel dans un présent immobile et une attente anxieuse.

 

Il y a encore une accélération par le nombre de morts et son comptage, et par les mesures de régulation de plus en plus contraignantes. Cette accélération pandémique implique un ralentissement de tout ce qui constitue la société, dans tout ce qui nous entoure : une décélération généralisée, une « dés-accélération » comme l’énonce une adolescente, qui se demande si ce virus n’est pas l’occasion d’une responsabilisation de tous quant au climat. On a basculé vers le pire, dans le redoublement par une urgence sociale d’une urgence sanitaire qui toutes les deux semblent détruire le monde.

 

Comment faire pour que quelque chose de nouveau surgisse au-delà de cette crise ? La démocratie pourra-t-elle reprendre ses droits, qu’en sera-t-il des frontières, des liens sociaux, des liens familiaux, de la place des enfants après qu’ils ont été considérés comme des porteurs sains à risque pour leurs aînés ? Qu’en sera-t-il du monde, de l’économie ? Qu’en sera-t-il de l’amour, comme se demandent notamment ceux qui se sont déclarés juste avant le confinement ? Qu’en sera-t-il de soi, de ses liens avec ses proches dont on s’est séparé, des morts qui pourraient s’ajouter avant que la courbe pandémique ne décline enfin ? On rejoint les préoccupations de toute épidémie. Comme le disait Rudolph Virchow au XIXe : « Une épidémie est un phénomène social qui comporte quelques aspects médicaux.»

 

Au-delà du sanitaire et du social, du politique et de l’économique, la psychanalyse a toute sa place face au surgissement d’un réel exacerbé par cette pandémie et ses conséquences. À nous de faire face à cet impossible à supporter, à nous de trouver la voie pour le traiter. À chacun sa responsabilité pour répondre, et se saisir de ce phénomène, depuis son lieu, depuis son champ, ce qui suppose sans doute d’inventer ce qu’on ne connaît pas.

 

Sans tomber dans l’hubris ou dénier la gravité de la situation, comment faire de la crise une opportunité ? – pour suivre l’étymologie chinoise du mot crise qui a cette double acception. comment donner toute sa place à la vie dans les relations, dans la société ? – la vie comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort, comme Bichat le disait déjà à son époque. Certaines initiatives vont déjà dans ce sens, surprenantes, étonnantes, ingénieuses, émouvantes. À nous de relever ce défi du vivant, d’autant plus qu’il paraît ces temps-ci davantage aspiré vers la mort.