Dakota Jenkins

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Du confinement familial
Familles, questions cruciales, la chronique d’Hélène Bonnaud

 

 



S’il fallait se réjouir d’une seule chose, en cette période de pandémie et donc d’angoisse de mort, c’est que les enfants ne succombent pas au coronavirus. Même s’ils en sont porteurs, le virus ne fait pas les dégâts qu’il fait chez les adultes, surtout chez les plus âgés. Si on en croit les chiffres, le coronavirus tue davantage de vieux que de jeunes. L’échelle des âges retrouve ses droits. Il y a bien une énorme différence entre les générations. Est-ce un rappel utile ? Oui et non, puisque beaucoup de jeunes se sont sentis invulnérables au début du confinement et l’ont refusé, pensant que cela ne les toucherait pas.

 

La jeunesse a toujours été inconsciente, dit-on. C’est là son point faible, ou son point fort, selon l’objet dont elle se fiche. En ce qui concerne la maladie, elle apparaît toujours lointaine et le sentiment d’avoir un corps en parfaite santé trompe l’idée même de mortalité. Mais aujourd’hui, le coronavirus a montré qu’il peut être aussi virulent auprès de certains jeunes et qu’il faut s’en protéger, finalement, quel que soit son âge. Le cas de la jeune Julie, 16 ans, vient hélas de rendre ma prédiction réelle ; elle est morte dans l’après-coup de l'écriture de mon texte (1).

 

L’injustice, qui frappe aveuglément, est le signe du réel sans loi auquel nous avons affaire. Elle se manifeste dans cette logique implacable qu’être jeune n’est ni une certitude dans ces moments où la vie et la mort se collapsent, et encore moins une garantie, mais ça, on le savait déjà. Sans doute pourrait-on y lire l’effet du caput mortuum du signifiant dont parle Lacan dans « La Lettre volée » et qui constitue un trou dans le symbolique (2).

 


Les contraintes du confinement

 

Nous entamons la deuxième semaine du confinement en France. Les médias nous inondent de leurs conseils sur la meilleure façon de le supporter que l’on soit en famille, en couple ou tout seul. De fait, la famille doit supporter la cohabitation longue durée, gérer les angoisses de chacun, trouver des solutions pour faire respecter le temps de travail des parents et celui des enfants, sans parler de l’organisation nécessaire pour la préparation des repas et de résoudre les problèmes d’espace partagé, etc. Les couples avec de jeunes enfants réinventent « la garde alternée » au jour le jour, chacun gardant à tour de rôle les enfants pendant que l’autre travaille. La vie professionnelle à la maison oblige à redoubler de concentration et la vie familiale sans sorties peut tourner au cauchemar. La perspective d’une durée indéterminée au confinement va aussi provoquer des pics d’angoisse ou de colère, de peur et d’épuisement.

La sublimation reste sans doute l’opération la plus contenante. Beaucoup y ont recours : cuisine, peinture, bricolage, poésie, chanter, danser, écrire, ranger sa maison, et de façon plus prosaïque, faire du sport, « le grand protecteur de notre santé physique et mentale ».

 


Et les conseils des médias

 

Les médias nous expliquent, par la voie de leurs experts psychiatres ou psychothérapeutes les plus reconnus, que nous sommes face à une situation inédite où l’angoisse d’attraper la maladie se manifeste comme un traumatisme dont le symptôme majeur, la sidération, entame la capacité à penser, cristallisant la peur, celle qui surgit d’un événement hors sens, faisant vaciller les certitudes sur lesquelles chacun construit son monde.

En effet, face à ce réel dont le caractère inattendu et invasif fait basculer la routine de nos vies, chaque sujet doit trouver une solution pour faire avec cet élément nouveau, objet a invisible et pourtant intrusif, circulant à notre insu, véritable figure de la contagion à grande échelle, s’infiltrant essentiellement par les orifices affectés à la respiration, le nez et la bouche. Le repli nécessaire nous éloigne les uns des autres et fait consister les uns-tout-seuls que nous sommes.

La famille, en ce sens, est une entité particulièrement sensible à cette catastrophe sanitaire car les parents ont un devoir de protection envers leurs enfants qui, dès lors, doivent supporter les nouvelles règles qui leur sont imposées aussi bien d’hygiène que de vie commune. Mais petits enfants et adolescents ne posent pas les mêmes problèmes.Les premiers sont déjà soumis aux consignes parentales et ne peuvent que prendre en compte leurs nouvelles mesures. Pour les adolescents, la contrainte du confinement est plus difficile à supporter. « Comment expliquer ces contraintes aux adolescents ? », demande Léa Salamé à Serge Hefez (3) lors d’une interview matinale. Et celui-ci d’évoquer la notion de « sacrifice » que les adolescents doivent consentir pour protéger les aïeux comme étant une réponse qui les aidera à accepter leur confinement. Se sacrifier pour l’Autre, en quelque sorte. 

Relevons que cette idée se trouve dans Freud qui mettait en lien le sacrifice avec le renoncement pulsionnel et de ce fait, faisait quasiment équivaloir le sacrifice à une nécessaire restriction du principe du plaisir en faveur du principe de réalité. Pour être ensemble, il faut admettre que chacun doit sacrifier quelque chose de sa jouissance. Ce principe permet à la collectivité de s’organiser pour transformer sa production habituelle en nouveaux objets dédiés à sauver les malades, soutenir les soignants, aider les plus fragiles. Face au réel, le désir se met au service de la cause commune pour la survie du groupe. C’est de bonne guerre!

 

La méditation révélée à elle-même

 

Le médiatique Christophe André (4) a aussi apporté son soutien à la population confinée, en prônant les bienfaits de la méditation. Certes, celle-ci a le mérite d’être une thérapeutique de vidage des pensées et propose un traitement qui ressemble beaucoup à une mise sur « pause » de l’esprit. Mais quand il y a surexposition, comme c’est le cas aujourd’hui, aux angoisses de maladie et de mort, on peut se demander comment atteindre son cap vers la zénitude. Et si nos pensées peuvent se suspendre par la méditation, la question reste de savoir comment faire quand elles reviennent.

Effectivement, nous le savons bien en tant qu’analystes, la compulsion à penser est une défense contre le réel et, comme tout délire, elle permet de border le trou du vide qui pourrait aspirer certains. C’est en quoi l’analyse, dont la pratique consiste à se rendre deux ou trois fois par semaine chez son psychanalyste, permet un vidage des pensées, mais un vidage du sens orienté par le désir de savoir, un vidage opérant vers une hystorisation de sa vie psychique. Cette expérience de paroles opère une mise en ordre et une élaboration symbolique de celles-ci et, de façon plus souterraine, porte atteinte à la jouissance en trouvant des moyens de la canaliser et d’en traiter l’excès.

Il s’agit d’un travail comme nous l’a appris Freud, d’un effort pour dire au plus près ce qui se passe. Les pensées, de ce fait, ne font plus seulement intrusion comme des phénomènes disruptifs charriant leurs lots d’angoisse, mais servent à nommer la chose. Un patient, qui vivait déjà confiné du fait d’un deuil pathologique, a pu me dire que la phrase qui avait sur lui un effet d’appel à une solution fatidique, « J’aimerais que la terre s’arrête pour descendre » (5), extraite d’une chanson écrite par Serge Gainsbourg et chantée par Jane Birkin, fait maintenant limite à sa tristesse car, de fait, le monde s’est arrêté. Lui-même se trouve allégé car il n’est plus tout seul dans le confinement. Le monde dont il se défendait en s’excluant ne le menace plus. Les uns-tout-seuls que constituent ses amis l’ont rejoint. Le confinement ne l’exclut plus. Il a rejoint l’Autre dans la privation de liberté obligatoire.

 

Et prévision de divorces

 

D’autres nous parlent de l’épidémie de divorces qui suit le confinement en Chine et prédisent que cette claustration à deux aura des répercussions sur ce plan. Certes, être soumis à la tension du partage de la vie quotidienne 24 heures sur 24 peut être l’occasion de fixations sur le comportement de l’un ou l’autre. De reproches en colères, de colères en insultes et d’insultes en dévidoir de « ce qu’on avait sur le cœur et qu’on ne disait pas », la situation peut devenir explosive.

Les conflits de la conjugalité – tromperies passées ou actuelles, discordes permanentes, menaces de séparation, alcoolisme et addictions diverses pour ne parler que des symptômes les plus visibles de l’un ou de l’autre – resurgissent dans ces moments de remise en question de sa vie. Car le confinement conduit à réactualiser son passé pour penser son avenir. Le temps présent suspendu prend une signification différente jour après jour. Il y a une dérégulation de la temporalité liée à l’arrêt de la vie « normale ». La notion même de couple peut apparaître comme une entité délirante, dès lors que chacun défend son bout de territoire, sa place acquise au détriment de l’autre, ses intérêts de genre et de jouissance perso. Bref, le couple est un microcosme à deux qui peut être explosif, et la sortie par le divorce, la solution la plus fiable.

 

Reste la solitude

 

La solitude est au premier plan. Le sentiment d’être seul peut s’accompagner d’une angoisse d’abandon ou, au contraire, d’isolement contraint par la volonté d’un Autre méchant. On pense surtout aux personnes âgées vivant seules, privées des visites de leurs enfants et petitsenfants. Mais il y a toutes les autres formes de solitude.

Le confinement convoque chacun à trouver la bonne distance avec son sentiment de solitude. Comme le dit Philippe La Sagna dans son remarquable texte « De la solitude à l’isolement » (6) dont de nombreuses phrases font écho à ce que nous traversons, la solitude et l’isolement ne sont pas du même registre : « Pour être séparé, il faut avoir une frontière commune. Nous avons une frontière commune avec l’Autre quand nous sommes dans la solitude, alors que l’isolement est refus de la frontière.

L’isolement est un mur. Et nous sommes à l’époque de la construction d’isolats, puisque chacun ne sait plus trop où commencent et où finissent les frontières. » Nous ne savons pas où commencent et où finissent les frontières. Le coronavirus changera peut-être ce modèle de la mondialisation. Mais entre l’isolement et la solitude, il y a un mur. 

 

 

 


1. à retrouver ici. 2. Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Des réponses du réel », cours du 16 novembre 1983, inédit : « C’est ce que Lacan appelle un trou – un trou au niveau du symbole : “un trou s’ouvre que constitue un certain caput mortuum du signifiant” » (citation de Lacan J., « La lettre volée », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 50). 3. à retrouver ici. 4. à retrouver ici. 5. à retrouver ici. 6. La Sagna P., « De l’isolement à la solitude », La Cause freudienne, n° 66, 2007, p. 43-49.